L’Atomium : d’un élément phare à une icône

Entretien avec Henri Simons, directeur de l’Atomium et du ADAM - Brussels Design Museum

© Atomium. Christophe Licoppe

Bureau International des Expositions

La Belgique célèbre cette année le 60e anniversaire de l’Exposition Universelle de 1958. Dans un entretien au BIE, Henri Simons, directeur de l’Atomium et du ADAM - Brussels Design Museum, explique pourquoi cet événement a marqué plusieurs générations et engendre aujourd’hui encore un réel engouement.

 

Soixante ans après l’Expo 58, pourquoi encore commémorer cet événement ?

Henri Simons : 1958 est une date importante dans l’histoire de la Belgique, un temps où le pays est puissant et unitaire, un mi-chemin entre deux époques. L’Exposition correspond à une période qui a marqué les esprits, un moment de fierté nationale qui appartient désormais à la mémoire collective de l’ensemble de la Belgique.

En 1958, le Congo n’est pas encore indépendant, la loi linguistique qui fixera les limites de provinces et qui tracera la frontière linguistique que nous connaissons actuellement, n’est pas encore votée. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la « Belgique de papa ».

L’Europe est en train de se construire avec, quelques mois plus tôt, la signature du Traité de Rome puis l’établissement à Bruxelles des Communautés économiques européennes (CEE) et EURATOM. En 1958, les Belges vivent la « Belgique Joyeuse » ; et l’Exposition Universelle est une expression du savoir-faire belge, de sa créativité et de son audace telles qu’incarnées au sein de l’Atomium.

« En organisant l'Expo 58, la Belgique devient le point de mire du monde entier »

Lorsque la Belgique accueille l’Exposition Universelle, le pays est environ la dixième puissance économique mondiale. Elle possède l’acier et le charbon, notamment en Wallonie et en partie au Limbourg situé en Flandre, à une époque où la sidérurgie est synonyme de puissance. Avec le Congo, elle détient or, uranium, métaux précieux et diamants.

En organisant un tel événement, la Belgique devient le point de mire du monde entier. Elle souhaite faire le « bilan pour un monde plus humain » et ainsi proposer à tous, une « meilleure humanité » dans une période où les pays se confrontent, en ces temps de Guerre froide, où même sur le site de l’Exposition, les pays se défient avec les pavillons américain et soviétique qui se font face.

Soixante ans plus tard, il nous apparait d’autant plus nécessaire d’expliquer cette « meilleure humanité » prônée par l’Exposition, de rendre hommage aux réalisations de l’époque et de rappeler et célébrer cet évènement constitutif d’une certaine Belgitude. Cette plongée dans le passé nous permet aussi de jeter un autre regard sur ces réalisations dont l'architecture moderniste, à laquelle je suis personnellement attaché.

Aujourd’hui, je sens bien que la Belgique est en train de s’écarter de ce sentiment d’unité et de fierté nationale. De nombreux Belges ont cette nostalgie de la « Belgique de papa » qui semble disparue. Aussi, les commémorations peuvent-elles être vues comme un travail de mémoire, d’unité afin de mieux se projeter vers l’avenir.

Le thème principal de l’Exposition était « Le Progrès et l’Homme - Un bilan pour un monde plus humain ». Dans quelle mesure ce thème était-il novateur en 58 et est-il toujours d’actualité ?

Henri Simons : Par l’utilisation des connaissances scientifiques dans la guerre la plus atroce de l’histoire, l’espoir d’un monde meilleur issu de la victoire du savoir sur l’obscurantisme avait pali. L’Expo 58 devait dresser le « Bilan pour un monde plus humain » où l’être humain, l’humanité, allaient y occuper une place centrale. Elle élevait néanmoins le Progrès, notamment technique et scientifique, comme facteur de développement et solution à tous les maux. Elle incarnait cette vision optimiste dans l’avenir d’un monde neuf, moderne et hyper-technologique qui devrait permettre aux hommes de vivre mieux.

Il est intéressant de voir, 60 ans plus tard, ce que ces exemples-types de 1958, archétypes du Progrès, sont devenus. Il s’agit par exemple du nucléaire. Prôné à l’Expo 58, le thème « Atome = Espoir » était arboré à l’Exposition, où une maquette représentait le cœur du réacteur nucléaire BR-3 de la première centrale électrique atomique belge installée à Mol et où les visiteurs pouvaient voir une cellule de production d'iode radioactif ainsi que les multiples applications des isotopes radioactifs dans l'industrie, la médecine, la biologie ou encore l'agriculture.

Soixante ans plus tard, nous en connaissons les méfaits et les dangers et ne savons que faire des déchets nucléaires. Soixante ans plus tard, cette linéarité du Progrès et de l’histoire humaine est clairement remise en cause. Il s’agit dès lors de relativiser cette modernité et de prôner un autre type de progrès, un progrès choisi. Il faut choisir son progrès.

Cette relativité du Progrès est un thème récurrent au sein de l’Atomium mais aussi au sein des expositions organisées au musée ADAM. Le Plasticarium et la Matériauthèque permettent par exemple aux enfants et aux adultes de découvrir ce qu’est le plastique. Hier, produit de masse aux utilisations multiples, on connaît aujourd’hui les conséquences de sa production, de son utilisation, recyclage et décomposition. Ici encore, ces expositions questionnent cette modernité et cet avant-gardisme proclamés.

Dans l’esthétisme, le design, l’art en général nous pouvons nous poser cette même question.

Dans le cadre des commémorations du 60e anniversaire de l’Expo 58, avec Graphic 58, le ADAM revient sur l'univers graphique de l'Expo en présentant ses constituants majeurs, ses formes, ses couleurs et ses textures, ainsi que leur impact sur la création en design, allant jusqu’à la naissance d’un « style Expo ».

Depuis quelques mois, l’Atomium abrite également l’exposition Atomium Meets Surrealism consacrée au peintre surréaliste belge René Magritte. Là encore, il s’agit d’expliquer la modernité, l’idée de Progrès. De manière ludique et surprenante, à travers une scénographie innovante, certaines de ses œuvres essentielles sont mises en scène au sein de l’Atomium, transformées en décors et disséquées en détail. Elles permettent ainsi à chaque visiteur de pénétrer l’univers de Magritte et d’y découvrir les messages qui se cachent derrière certaines de ses peintures.

L’ensemble de la programmation a donc été réalisée en intégrant ce regard sur le Progrès, cette attention à l’idée de modernité. Les Expositions sont des miroirs tournés en même temps vers le passé et le futur, confrontant nos utopies d’hier à nos rêves de demain et poursuivant cette réflexion essentielle amorcée en 1958 : de quelle sorte de futur voulons-nous pour demain ?

Comment se traduisent alors cette commémoration et ce traitement du Progrès au sein de votre programmation du 60e anniversaire ?

Henri Simons : Trois expositions ont été imaginées sous le titre global Galaxy 58 ainsi qu’un programme varié d’animations tout au long de l’année. Avec People 58, extension de l’exposition permanente de l’Atomium, les visiteurs peuvent découvrir les gens qui ont fait l’Expo 58 et leur expérience à cette époque par le biais de nombreux documents, vidéos, photographies, objets et costumes pour la plupart inédits. Avec Podium 58, au ADAM et en collaboration avec le Musée Mode et Dentelle, sont présentés les tenues et habits du quotidien de ces visiteurs de l’Expo 58, les créations de l’époque et la fin des carcans au propre comme au figuré. Enfin avec Graphic 58, ce sont les formes, les couleurs et les textures novatrices qui sont mise en avant. Toute cette créativité, cette imagination qui donnent naissance au « Style Expo ».

Outre ces trois expositions, de nombreux évènements très divers ponctuent également le programme d’animations : festival de rock, feux d’artifices durant l’été et grande brocante vintage, sans oublier les Schtroumpfs, ces héros belges du créateur Peyo, qui fêtent également leur 60e anniversaire. Nous célébrons les couples qui fêtent leurs noces de diamants, le lancement d’une bande dessinée « Sourire 58 » de Baudouin Deville & Patrick Weber et même d’une bière anniversaire en édition limitée.

L’Atomium est un lieu ouvert à tous et pour tous. Une politique tarifaire favorisant l’accès au public le plus large a par ailleurs été mise en place donnant l’opportunité aux habitants de chaque province de (re)venir à l’Atomium à un prix spécial « anniversaire ».

« L’Atomium n’est pas un objet nostalgique mais un lieu résolument moderne »

Cette commémoration se doit d’être ouverte à tout le monde et à toutes les générations afin de créer un sentiment d’appartenance important, de faire découvrir et redécouvrir ce patrimoine, et de faire vibrer cette Belgitude auprès des Belges comme des étrangers.

Il est important que tous y soient associés et notamment les plus jeunes car l’Atomium n’est pas un objet nostalgique mais un lieu résolument moderne. Les plus jeunes peuvent y dormir au sein de la boule Franquin, du nom du créateur du Marsupilami et de Gaston Lagaffe, les jeunes peuvent y faire la fête alors que les moins jeunes peuvent y ressentir une part de leur jeunesse.

Diriez-vous dès lors que l’Atomium, emblème de l’Expo 58 et de son thème, est devenu une icône pour la Belgique ?

Henri Simons : A l’origine, l’Atomium ne devait rester en place que le temps de l’Exposition Universelle, soit six mois. Lorsque André Waterkeyn l’a conçu, il souhaitait représenter l’idée que l’infiniment petit peut être infiniment puissant, que tout est composé d’atomes et que dans ces atomes il y a une puissance incroyable.

Cette pensée traduisait la représentation du Progrès de l’époque, où la Science était perçue comme pouvant apporter une réponse à tous les maux. L’Atomium était ainsi le symbole de l’Exposition, son monument phare confrontant le destin de l’Humanité avec les découvertes scientifiques, et affirmant fièrement les bienfaits des progrès de la technique et de la Science.

Avec ses neuf boules connectées entre elles par 20 tubes, ses 102 mètres de hauteur, l’Atomium fut conçu pour représenter la maille élémentaire de cristal de fer agrandi 165 milliards de fois. Il vantait alors les qualités industrielles et sidérurgiques de la Belgique mises en lumière par cette prouesse architecturale mais aussi sa créativité, son originalité et sa modernité.

« Il est le plus belge des monuments »

Mais après l’Exposition, sa popularité et son succès en firent rapidement un élément majeur du paysage d’abord bruxellois puis international.

Après que nous organisions son financement et sa refonte, après sa rénovation, il est devenu le symbole de Bruxelles et de la Belgique. Avant, c’était plutôt le Manneke Pis. C’est à cette époque, que le ministre des Affaires Étrangères se rendant à l’étranger, utilisa l’Atomium en tant qu’outil de promotion de la Belgique ou que Manuel Barroso plaça l’Atomium sur le pupitre d’un sommet européen à Bruxelles. C’est durant ces quinze dernières années que l’Atomium s’est imposé, en tant que symbole de Bruxelles, puis en tant qu’icône de la Belgique notamment pour les étrangers, mais aussi pour beaucoup de Belges. Il représente un élément fédérateur, car pour toutes les communautés, il y a un sentiment d’appartenance collective avec cet édifice. Il est le plus belge des monuments.

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